À une époque où la souveraineté oscille entre textes de loi et concessions, et où l’État se réduit à une signature apposée sans conviction sur du papier, la décision n° 1654/W, émise par le Conseil des ministres libanais le 6 octobre 2025, accorde au même consortium ayant obtenu les blocs 4 et 9 une nouvelle concession pour le bloc 8. Présentée sous couvert d’« encouragement à l’investissement » et de « revitalisation du cycle pétrolier », cette décision constitue en réalité une atteinte juridique à la souveraineté même, reflétant une période où le droit masque un vide juridique, tempère la politique de l’État et fait des concessions le mode de gouvernance.
Une demande ayant perdu toute légitimité juridique a été réactivée et transformée en une licence d’exploration exclusive déguisée en accord d’exploration et de production. Au lieu d’engager l’opérateur à forer, exploiter et évaluer le gisement, cet accord se mue en une période d’attente déguisée, accordant à l’opérateur trois ans pour des « études et levés sismiques », après quoi il pourra décider de forer ou non !
Il ne s’agit pas d’une simple violation de procédure, mais d’une déviation législative qui porte atteinte au cœur même des travaux d’exploration, lesquels reposent sur le forage d’un puits pour évaluer le gisement, et non sur la participation à des activités de reconnaissance pétrolière déguisées. La loi établit une distinction claire entre exploration et découverte : la première est régie par une licence d’exploration à durée déterminée – pouvant aller jusqu’à trois ans – sans exclusivité, tandis que la seconde repose sur un accord d’exploration et de production contraignant qui exige des travaux de terrain concrets de forage et d’évaluation.
De plus, cette décision contredit les amendements apportés au deuxième cycle d’octroi de licences, qui obligeaient explicitement l’opérateur, durant la période d’exploration initiale, à décider du forage dans les douze mois suivant le dépôt du plan d’exploration. Or, la décision rendue aujourd’hui constitue une subtile atteinte au texte, substituant la possibilité à l’engagement, les promesses à l’action et le respect à la souveraineté.
Il est frappant de constater que la logique de l’État ne repose plus sur l’initiative, mais sur la justification. Chaque décision est prise sous la contrainte de la crainte d’une « escalade », chaque concession est faite au nom du « réalisme », et chaque manquement est justifié par la nécessité de « rassurer le monde extérieur ». Ainsi, la politique pétrolière du Liban est empreinte de prudence, et ses ressources sont gérées selon la logique d’une « attente bienveillante », jusqu’à ce que le Liban sombre dans une longue torpeur souveraine, observant sa richesse de loin, comme un héritier dont la gestion est confiée à d’autres.
L’ironie est que l’opérateur dont les investissements au Liban se sont avérés, sans l’ombre d’un doute, entièrement soumis aux aléas de la politique régionale, est celui-là même qui se voit aujourd’hui attribuer une nouvelle concession dans le bloc 8, comme si l’État récompensait l’hésitation et fermait les yeux sur le non-respect des engagements. C’est ce même opérateur qui a adopté une politique de procrastination et de négligence dans ses décisions et ses rapports techniques, agissant comme s’il attendait un signal plutôt que de prendre une décision. C’est ce même opérateur qui a signé un protocole d’accord avec « Israël » dans ce secteur !
Ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est rien d’autre que la continuation de la série de concessions entamée en 2022, lorsque le Liban, sous la pression d’une guerre fabriquée de toutes pièces, a été contraint de renoncer à la Ligne 29 dans l’accord délimitant la zone économique exclusive méridionale avec « Israël ».
On prétendait alors que cette concession protégerait le pays des conflits et que l’abandon d’une partie de ce droit apporterait la stabilité au reste du territoire. Le résultat fut sans appel : nous avons perdu l’accès à la mer sans obtenir la paix, perdu notre richesse sans attirer d’investissements.
En se retirant, le Liban a offert à l’ennemi le gisement de gaz de Karish sur un plateau d’argent, au nom d’un « réalisme politique ». Or, depuis 2020, des études israéliennes confirment que ce même gisement est l’un des trois piliers de ce que l’on appelle la « couronne énergétique israélienne », un projet qui fera « d’Israël », d’ici 2050, le centre du contrôle énergétique régional.
Ainsi, au nom de la paix, le Liban a perdu sa richesse, et au nom de la stabilité, les portes de l’hégémonie se sont ouvertes à « Israël », tandis que le Liban se contentait d’applaudir un accord présenté comme une victoire historique, alors qu’il s’agissait en réalité d’un recul flagrant dans la lutte pour la souveraineté.
Le Bloc 8 est ainsi devenu un instrument complexe de pression politique, servant de prétexte à la constitution du dossier de démarcation territoriale : « éviter l’escalade » et « créer un climat propice à la reconstruction », comme si la souveraineté était devenue une monnaie d’échange, brandie à chaque crise et abandonnée à chaque accord.
Il convient de noter que des études européennes et israéliennes, dont de récents rapports de l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), indiquent que ce bloc se situe sur le prolongement sédimentaire continental des réserves gazières septentrionales « d’Israël », ce qui en fait le point de contact le plus dangereux entre géologie et politique, et un nouveau terrain d’expérimentation pour les limites de la souveraineté libanaise sous couvert d’investissement.
On ne peut comprendre la situation actuelle indépendamment du contexte plus large de l’effondrement des normes politiques au Liban. Une autorité qui suspend les lois, gèle les obligations et craint la confrontation perd peu à peu sa légitimité à représenter l’intérêt national.
L’État est devenu une administration temporaire de l’anxiété, où les gouvernements se succèdent pour justifier le repli et ne font que repousser l’effondrement au lieu de l’empêcher. Entre chaque décision, ce qui reste de l’idée même d’État s’érode.
Nous savons que le Liban ne peut, aujourd’hui, s’engager dans une confrontation régionale majeure, mais il peut – s’il le souhaite – refuser de signer sa propre défaite. Le réalisme politique, lorsqu’il devient prétexte à des concessions, ne sauve pas un État ; au contraire, il l’enterre lentement sous un cortège funèbre d’excuses.
S’il n’y a pas de réelle volonté de prendre des décisions souveraines qui engagent autant l’investisseur que l’État, il est plus approprié de suspendre les appels d’offres et d’affirmer sans équivoque que le climat politique compromis est impropre à la construction d’un secteur libre et souverain, ou à des investissements nationaux dignes des ressources maritimes.
Le Liban a aujourd’hui un besoin urgent de se redéfinir avant de redistribuer ses richesses, et de revoir son cadre juridique avant d’exploiter ses ressources maritimes. La violation de la loi est le premier signe d’effondrement de l’État, et ceux qui en ignorent les dispositions perdront par la suite leurs droits sur leur terre, leur mer et leur souveraineté.
La décision 1654/W n’était pas un simple détail administratif, mais un tournant dans la conscience souveraine libanaise, un précédent qui a transformé le concept juridique des accords pétroliers en un instrument politique vide de sens.
Source: Médias



